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Préface de l’édition française - 04/12/11

Doi : 10.1016/B978-2-8101-0116-0.50033-0 
Gilles Mignot
 Pharmacologue et psychiatre, Praticien hospitalier au CHU de Nice, Responsable de la rubrique « Rayon des nouveautés » à la revue Prescrire 

Dans cet ouvrage, David Healy présente les classes de médicaments psychiatriques de manière très complète et indépendante de celle fournie par les firmes pharmaceutiques. Le tableau qu’il brosse n’est pas reluisant. Les antidépresseurs n’agissent que chez 50 % des patients, à comparer aux 40 % des patients soulagés par un placebo. Faut-il d’ailleurs parler d’effet antidépresseur ? Rien n’est moins sûr et il n’est pas rassurant de constater que les inhibiteurs dits « spécifiques » de la recapture de la sérotonine (ISRS), commercialisés comme antidépresseurs, augmentent le risque suicidaire même lorsqu’ils sont prescrits à des patients non déprimés. Le traitement des psychoses n’a pas non plus progressé de manière tangible. Les médicaments neuroleptiques les plus récents, même camouflés derrière l’appellation d’« antipsychotiques atypiques », ont globalement autant d’effets indésirables que les médicaments plus anciens, sans être plus efficaces. À vouloir simplifier jusqu’à la caricature les modes d’action supposés des médicaments agissant sur le système nerveux central, on oublie les multiples interactions entre systèmes neuronaux utilisant des neuromédiateurs différents et on ne progresse pas dans la compréhension des mécanismes à l’origine des maladies mentales.

Aujourd’hui, dès sa petite enfance, chaque être humain est un malade qui s’ignore et qu’il conviendrait de médicamenter. Les maladies déjà connues ont été redéfinies, redécoupées au gré des « niches thérapeutiques » à occuper, une maladie correspondant à chaque médicament. Tout enfant un peu remuant est candidat à l’étiquette d’hyperactif et se verra soumis à des dérivés amphétaminiques dont les effets néfastes à long terme sont encore mal connus. D’ailleurs, point n’est besoin d’être remuant, puisque pour satisfaire aux critères diagnostiques du syndrome d’hyperactivité avec déficit de l’attention, il suffit d’avoir des troubles de l’attention, symptômes aux limites floues et fluctuantes en fonction de l’âge. Mieux, cette pseudo-maladie persisterait à l’âge adulte ouvrant la voie à des traitements à vie. La contagion intergénérationnelle est réciproque. La psychose maniaco-dépressive, rebaptisée « trouble bipolaire » pour être plus vendeur, toucherait non seulement les adultes mais aussi les enfants dès leur plus jeune âge.

La classification traditionnelle des médicaments à visée psychique ne correspond plus à grand chose : les limites entres les classes sont devenues floues, d’autres médicaments ont été détournés de leur usage ancien dans d’autres domaines thérapeutiques pour le traitement des maladies psychiques. Ainsi en est-il de certains antiépileptiques maintenant proposés bien au-delà du cercle restreint de l’épilepsie. La Panacée, recherchée depuis l’Antiquité, aurait été découverte récemment. Les ISRS sont, en effet, commercialisés aussi bien pour la dépression que pour les troubles anxieux. A quoi bon, dès lors, s’évertuer à poser le bon diagnostic alors qu’il suffirait devant toute souffrance psychique de prescrire un ISRS et de rajouter un « antipsychotique atypique » si cela ne donne pas l’effet escompté, pratique de plus en plus courante dénoncée par l’auteur.

« Mais enfin, direz-vous, tous ces médicaments n’ont-ils pas fait l’objet d’études dont on nous dit qu’elles seraient fort coûteuses ? ». D’ailleurs les plus grandes revues scientifiques internationales sont pleines de comptes rendus d’essais comparatifs randomisés en double aveugle. Ils sont devenus la référence incontournable de la médecine basée sur les preuves (Evidence Based Medicine (EBM)). Evidence Based Medicine ou Evidence Biaised Medicine ? En réalité, ce livre montre que la quasitotalité de ces essais est mise en place et réalisée par les firmes pharmaceutiques pour répondre aux demandes de leurs services marketing, d’où risque de manipulations statistiques, résultats concernant l’efficacité occultés voire falsifiés quand ils « dérangent », effets indésirables négligés, mal recueillis, voire camouflés. Quand au coûts des essais, ne vous inquiétez pas, ce sont les malades et les assurances sociales (donc chacun de nous) qui les assument puisque ces médicaments sont remboursés au prix fort même s’ils n’apportent pas de progrès thérapeutique.

La responsabilité de l’industrie pharmaceutique dans le naufrage actuel de la psychiatrie est lourde et indéniable. Mais il serait trop facile d’en faire un bouc émissaire. L’industrie n’a fait qu’occuper l’espace laissé libre par les autres parties intéressées au médicament. Les grandes agences du médicament, telles que la Food and Drug Administration (FDA) étatsunienne et l’Agence européenne du médicament (EMEA), ont démissionné de ce qui devrait être leur fonction principale : la protection de la santé publique. Dépendant de plus en plus pour leur financement des redevances liées aux demandes d’autorisation de mise sur le marché, elles sont enclines à satisfaire en priorité leurs financeurs. À travers les guidelines de l’ICH, les firmes en sont arrivées à dicter elles-mêmes les règles d’évaluation de leurs médicaments1 . Certains soignants doivent l’essentiel de leur carrière et de leurs revenus aux industriels. Et que dire des soignants qui acceptent moyennant finance de participer à des essais éthiquement discutables ? Et des praticiens qui ont abandonné leur formation continue aux mains des firmes et qui acceptent de prescrire sans esprit critique ? Les patients eux-mêmes, pourtant les premières victimes d’un système dévoyé, participent parfois à sa survie. Nombre d’associations de malades sont financées par des industriels. Combien de patients soumis à la publicité de l’industrie viennent exiger la dernière spécialité ?

Faut-il pour cela baisser les bras et céder au découragement ? Certes non. Dans de nombreux pays, on trouve des centres d’information indépendants sur les médicaments qui font le tri entre vraies et fausses nouveautés. La plupart d’entre eux se retrouvent au sein de l’International Society of Drug Bulletins (ISDB) pour s’épauler et échanger leurs expériences. De nombreux soignants refusent les journaux soi disant gratuits, ne reçoivent plus les visiteurs médicaux et consacrent beaucoup de temps à se former, à leurs frais, de la manière la plus rigoureuse possible. Au sein même des agences, certains services font, le plus souvent dans la discrétion, un vrai travail de fond.

Certains « experts » méritent pleinement ce nom et refusent le prêt à penser. David Healy en est un des plus brillants représentants. Il propose dans ce livre une solution quasiment révolutionnaire pour nos sociétés complexes dites « avancées » : en revenir au simple bon sens et remettre le patient, dans son individualité, au centre des systèmes de soin. À juste titre, l’auteur nous rappelle que les premiers psychotropes de l’époque moderne ont été découverts « par hasard » par des cliniciens attentifs qui ont su observer et écouter leurs malades et admettre que les effets des médicaments que ceux-ci décrivaient n’avaient rien à voir avec les effets a priori attendus. Il est urgent de revenir à des soins personnalisés adaptant pour chaque patient le traitement (médicamenteux ou non) qui lui convient le mieux après une écoute minutieuse qui l’emporte sur les a priori. Il est urgent que les patients ne soient plus sujets mais acteurs des soins qui leurs sont prodigués, qu’ils bénéficient d’une information indépendante des firmes et non biaisée sur les divers traitements disponibles, avec leurs avantages et leurs inconvénients et qu’ils puissent ainsi participer aux décisions qui les concernent. Ecouter les patients, les faire participer activement à leurs traitements en respectant au maximum leur liberté, voilà bien ce qui semble une évidence.

La lecture de ce livre est utile à tous. Elle encouragera ceux engagés dans une vision humaniste de la médecine. Pour les autres, souhaitons qu’elle constitue un véritable électrochoc.



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