Préface de l’édition originale - 04/12/11
Alors que le rythme du développement de nouvelles substances s’est nettement ralenti et que les médicaments réellement innovants mis sur le marché se font rares, nous assistons ces dernières années à une série de changements significatifs dans le domaine des médicaments psychiatriques. Ceux-ci sont avant tout liés à une capacité accrue des firmes pharmaceutiques à analyser nos perceptions en tant que consommateurs ou prescripteurs de médicaments. Ils sont observables dans différents domaines et se manifestent par l’augmentation des prescriptions de médicaments psychiatriques chez les enfants, un engouement soudain pour le diagnostic de trouble bipolaire ou par les stratégies marketing qui tournent autour des dysfonctionnements sexuels.
Dans ce contexte jusque-là florissant pour l’industrie, personne ne s’attendait à ce qu’un mastodonte de la psychopharmacologie ne dérape comme ce fut le cas en 2003. À ce moment précis, Lilly venait d’obtenir et GlaxoSmithKline et Pfizer étaient sur le point de recevoir une autorisation de mise sur le marché de leurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) pour le traitement des enfants. La littérature scientifique concernant ces produits prescrits en pédiatrie les présentaient universellement comme étant sûrs, bien tolérés et efficaces. Le magazine Newsweek montrait en couverture, dans le cadre de la Semaine de la Santé Mentale en 2002, l’image d’un adolescent déprimé. À l’intérieur, on pouvait lire qu’aux États-Unis, 3 millions d’adolescents étaient déprimés et donc susceptibles de se suicider.
Mais quand finalement l’agence de régulation du Royaume-Uni a examiné les données brutes issues des essais cliniques réalisés avec ces médicaments chez les enfants, elle a conclu que, bien au contraire, ces produits n’étaient ni sûrs, ni efficaces, et que loin de prévenir les suicides, ils pouvaient même les déclencher.
Comment une telle situation a-t-elle pu se produire?
Une partie du problème s’explique par le fait qu’une proportion sans cesse croissante de la littérature présumée scientifique concernant les médicaments est rédigée par des agences spécialisées en stratégies marketing et est, en termes de qualité scientifique, plus décorative que chargée de contenu. Ce qui prend l’apparence de la science n’est en fait que de l’information commerciale visant à vendre des produits. Les cliniciens, dans leurs journaux spécialisés, voient, d’un côté, la publicité pour le produit et, de l’autre, les détails d’un essai clinique randomisé sans réaliser que c’est ce dernier qui est le réel outil de la stratégie marketing de la firme.
Face à cela, la pertinence d’un livre comme celui-ci vient de ce qu’il donne aux cliniciens des outils pour encourager ceux qui prennent ces médicaments à faire confiance en leur propre expérience et à ne pas se laisser intimider par les déclarations des professionnels sur les effets supposés qui s’apparentent bien souvent à de la biomythologie simpliste.
Il y a encore 10 ans, une telle approche aurait semblé souhaitable sans être indispensable. Mais la relation du clinicien avec ses patients a évolué de telle façon que ces derniers ne se sentent plus écoutés lorsqu’ils témoignent d’une souffrance engendrée par la prise d’un médicament. Souvent, le patient se verra même conseiller dans un tel cas de doubler la dose de son traitement. Les symptômes de sevrage, quant à eux, seront interprétés comme la réapparition de la pathologie sous-jacente nécessitant la réinstauration ou la poursuite du traitement. Bien que des situations désagréables comme celles-ci aient toujours existé, il est maintenant manifeste que cette déconnection entre les médecins sous l’influence des firmes et ceux d’entre nous qui prennent les médicaments prescrits peut avoir des conséquences fatales.
Les événements récents, illustrant ce qui vient d’être dit, suggèrent que des consommateurs informés et peut-être d’autres professionnels du soin pourraient être amenés à se mobiliser et à lancer des actions en faveur d’une reformulation du contrat établi entre la société et les firmes pharmaceutiques. Jusqu’à présent, ces dernières se sont, en effet, vu attribuer, en contrepartie du contrôle strict auquel elles sont soumises, un grand nombre de privilèges. Parmi ceux-ci figure l’autorisation de ne pas divulguer les données brutes issues des essais cliniques réalisés sur des personnes qui acceptent, le plus souvent gratuitement, de prendre des risques en testant des médicaments. En définitive, les résultats obtenus soit sont déformés, soit ne sont pas publiés s’ils ne vont pas dans le sens de la stratégie marketing de la firme.
Le système actuel place les médecins dans une position centrale pour défendre les intérêts des patients. Mais on observe qu’au contraire, ils se retrouvent dans une position de vulnérabilité vis-à-vis des firmes et qu’en conséquence, les patients n’ont plus le courage de s’exprimer comme ils l’auraient fait auparavant en s’autorisant à poser des questions. Il serait dès lors grand temps de revisiter les fondements même de ce contrat, maintenant que les firmes pharmaceutiques et les médecins semblent avoir dépassé les scrupules qui les empêchaient jusqu’à présent de mettre en danger les êtres les plus vulnérables de notre société, à savoir les enfants.
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