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Journal Français d'Ophtalmologie
Vol 26, N° 4  - avril 2003
pp. 400-408
Doi : JFO-04-2003-26-4-0181-5512-101019-ART13
Transmission génétique de la cataracte congénitale
 

F. Beby [1 et 2], L. Morle [2], L. Michon [2], Bozon M. [2], P. Edery [2], C. Burillon [1], Ph. Denis [1]
[1]  Service d'Ophtalmologie, Pavillon C, Hôpital Édouard Herriot, Place d'Arsonval, 69437 Lyon Cedex 03.
[2]  Laboratoire de Génétique humaine, UMR CNRS 5534, Villeurbanne.

Tirés à part : Ph. Denis [1] , à l'adresse ci-dessus.

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Transmission génétique de la cataracte congénitale

La cataracte congénitale est une cause fréquente de baisse de vision chez l'enfant. Environ une cataracte congénitale sur trois est d'origine héréditaire. Dans sa forme non syndromique, la maladie se caractérise par une hétérogénéité phénotypique et génétique. La transmission s'effectue le plus souvent sur le mode autosomique dominant avec forte pénétrance. À l'heure actuelle, treize gènes impliqués dans cette maladie ont été identifiés. L'identification des mutations génétiques responsables de la cataracte congénitale devrait permettre d'approfondir nos connaissances sur la formation des opacités cristalliniennes mais aussi sur le développement embryonnaire du cristallin normal.

Abstract
The genetics of hereditary cataract

Congenital cataracts are an important cause of visual impairment in children. Approximately one-third of congenital cataracts are hereditary. The disease, when inherited as an isolated abnormality, is phenotypically and genetically heterogeneous. Autosomal dominant forms with high penetrance appear to be the most common. To date, thirteen genes have been implicated in cataractogenesis. The identification of the genetic mutations causing congenital cataracts will provide a better understanding of cataractogenesis in childhood and provide further insights into normal lens development.


Mots clés : Cataracte héréditaire , cataracte nucléaire , cataracte zonulaire , cristallines , connexines , opacification du cristallin

Keywords: Hereditary cataract , nuclear cataract , zonular cataract , crystallin , connexin , cataractogenesis


INTRODUCTION

La cataracte atteint 1 à 6 enfants pour 10 000 naissances [1]. Au moins une cataracte congénitale sur trois est d'origine génétique. Dans la plupart des cas, il s'agit de formes bilatérales et symétriques non syndromiques. La transmission s'effectue habituellement sur le mode autosomique dominant, une transmission sur le mode autosomique récessif étant plus rarement décrite. La pénétrance de la maladie est complète et son expressivité variable mais, en règle générale, le type de cataracte est identique pour les membres d'une même famille. Une mutation dans un gène donné peut causer des cataractes différentes selon les individus (hétérogénéité phénotypique) et inversement, des mutations présentes dans des gènes différents peuvent aboutir à une même présentation clinique (hétérogénéité génétique) [2], [3].

Après un bref rappel du développement embryonnaire du cristallin, nous évoquons les mutations connues à ce jour et décrivons les mécanismes en jeu dans la formation des opacités cristalliniennes.

DÉVELOPPEMENT EMBRYONNAIRE ET FOETAL DU CRISTALLIN

Au début de la troisième semaine, alors que l'embryon planiforme est constitué de 3 couches cellulaires (ectoderme, mésoderme et endoderme), deux plis parallèles et symétriques par rapport à la ligne médiane forment les bords de la gouttière neurale. Une fois formé le tube neural, deux évaginations antérieures donnent naissance aux deux vésicules optiques. Celles-ci se rapprochent de l'épiderme de surface et induisent la formation de la placode cristallinienne à la fin de la quatrième semaine (fig. 1).

La partie antérieure de la vésicule optique ainsi que la placode cristallinienne s'invaginent alors simultanément. La vésicule optique et la placode cristallinienne donnent naissance respectivement à la cupule optique et à la vésicule cristallinienne. À ce stade (fin de la cinquième semaine), le futur cristallin est donc formé d'une vésicule arrondie bordée d'une monocouche de cellules d'origine ectodermique.

Les cellules antérieures de la vésicule restent cubiques tandis que celles de la paroi postérieure s'allongent d'arrière en avant pour former les fibres cristalliniennes primitives. À la fin de la sixième semaine, la vésicule est comblée et le noyau embryonnaire du cristallin est organisé (fig. 2).

La cristalloïde, future capsule cristallinienne, se forme sur la paroi postérieure avant d'entourer le cristallin en totalité. À partir de la septième semaine, les fibres cristalliniennes naissent à l'équateur et forment des couches successives entourant le noyau embryonnaire. Ces fibres cristalliniennes secondaires rencontrent celles du bord opposé sur la suture antérieure (en forme de Y inversé) et postérieure (en forme de Y). Elles constituent le noyau foetal du cristallin qui entoure le noyau embryonnaire. Après la naissance, la croissance du cristallin se poursuit par la formation du cortex. Ce dernier est constitué des fibres cristalliniennes les plus récentes qui se déposent en couches lamellaires successives. Les fibres cristalliniennes, lors de leur maturation, perdent leur noyau et les autres organites cellulaires. De section hexagonale, elles sont régulièrement agencées et renferment une forte concentration de protéines solubles qui interagissent avec les protéines du cytosquelette.

PRÉSENTATIONS CLINIQUES

Il existe sept présentations cliniques en fonction du siège des opacités au sein du cristallin. Les 3 formes les plus fréquentes sont la cataracte nucléaire, la cataracte zonulaire et la cataracte totale.

La cataracte nucléaire est une opacification du noyau embryonnaire. Elle est caractérisée par une opacité centrale arrondie entourée par une couche périphérique transparente (fig. 3). Cette forme obturante entraîne une baisse importante de l'acuité visuelle. La cataracte zonulaire, liée à une opacification progressive du noyau foetal, épargne le noyau embryonnaire. Elle est souvent dépistée à l'âge préscolaire ou scolaire. La cataracte totale peut être présente dès la naissance ou n'apparaître progressivement qu'au cours des premiers mois. Elle limite la vision aux seules perceptions lumineuses et est volontiers associée à une atteinte systémique.

Les autres formes sont retrouvées avec une moindre fréquence. Il s'agit de la cataracte polaire (antérieure ou postérieure), de la cataracte céruléenne (ponctuations situées dans le noyau foetal et embryonnaire) et enfin des cataractes suturales. Ces dernières n'entraînent en règle générale pas de déficit visuel et sont pour la plupart de découverte fortuite.

LES MUTATIONS RESPONSABLES DE LA CATARACTE HÉRÉDITAIRE

La transparence du cristallin résulte d'un arrangement régulier des fibres cristalliniennes et de l'agencement ordonné des composants macromoléculaires au sein de ces cellules. Les fibres cristalliniennes perdent leur noyau lors de leur maturation, si bien que les protéines intracellulaires (deux fois plus concentrées que dans les autres tissus) ne sont pas renouvelables.

Les anomalies génétiques responsables des cataractes congénitales non syndromiques concernent des protéines exprimées dans le cristallin : les cristallines (protéines solubles), les connexines (protéines des gap jonctions), la protéine MP26 (protéine de membrane) et la protéine BSFP2 (protéine du cytosquelette). Nous parlerons également des mutations de la séquence nucléotidique de l'IRE (iron responsive element) du gène L-Ferritine, à l'origine d'une cataracte dominante associée à une hyperferritinémie familiale. Nous citerons enfin les gènes CHX10 et MAF récemment impliqués dans la cataracte congénitale et qui comportent la particularité de ne pas coder pour une protéine cristallinienne mais pour un facteur de transcription jouant un rôle dans le développement oculaire.

Les cristallines

Elles représentent 90 % des protéines solubles du cristallin et composent la majeure partie du cytoplasme cellulaire. Selon leurs propriétés chromatographiques, elles sont divisées en 3 groupes α, ß et γ qui représentent respectivement 40 %, 35 % et 25 % du total des cristallines.

L'α-cristalline est composée de 2 sous-unités polypeptidiques αA et αB de même poids moléculaire (20 kDa) codées respectivement par les gènes CRYAA et CRYAB, situés sur des chromosomes différents (tableau I). Dans le cristallin les α-cristallines existent sous la forme de complexes de haut poids moléculaire (800 à 1 000 kDa) formés d'oligomères de sous-unités αA et αB. Les α-cristallines sont présentes dans le cerveau et le muscle squelettique mais sont essentiellement exprimées dans le cristallin. Leur importance dans le maintien de la transparence cristallinienne repose sur leur activité « chaperone-like » qui empêche l'agrégation des protéines de voisinage. Ces protéines contribuent également au maintien de l'architecture cellulaire en interagissant avec les protéines du cytosquelette. Actuellement 2 mutations sont connues dans le gène CRYAA. La première, responsable d'un phénotype associant cataracte zonulaire, microcornée et microphtalmie, est une mutation qui remplace une arginine par une cystéine (R116C) ; cette mutation provoque une oligomérisation anormale des α et ß-cristallines qui aboutit à la formation d'agrégats de haut poids moléculaire [4], [5]. La seconde mutation provoque la formation d'un codon stop prématuré (W9X) ne permettant pas l'expression de la protéine anormale [6]. Ceci explique la transmission récessive (très rare dans la cataracte congénitale) observée dans ce cas où seuls les sujets homozygotes pour la mutation sont atteints. Récemment, une mutation dans le gène CRYAB a été rapportée [7]. Elle est responsable d'une cataracte de type polaire postérieure.

Les ß-cristallines sont divisées en 7 sous-groupes : 3 ß-cristallines de type A (CRYBA1, CRYBA2, CRYBA3) et 4 ß-cristallines de type B (CRYBB1, CRYBB2, CRYBB3, CRYBB4). Les gènes correspondants sont localisés dans différentes régions du génome (tableau I). Le gène codant pour les protéines CRYBA1 et CRYBA3 se trouve sur le chromosome 17 (17q11.2-q12), les gènes des protéines CRYBB1, CRYBB2, CRYBB3 et CRYBA4 sur le chromosome 22 (22q11.2-13.1), enfin le gène qui code pour la protéine CRYBA2 se trouve sur le chromosome 2 (2q33-q35). Les ß-cristallines s'associent par le biais d'un domaine de liaison, situé au milieu de la protéine, pour former des complexes protéiques de haut poids moléculaire (40 à 200 kDa). À ce jour, une mutation a été identifiée dans le gène CRYBA1 [8], [9], [10]et une autre dans le gène CRYBB2 [11], ces deux mutations étant à l'origine de deux phénotypes différents : cataracte zonulaire et céruléenne respectivement. Ces mutations empêchent la formation d'oligomères stables et conduisent à une agrégation des protéines.

Les γ-cristallines sont présentes dans le cristallin sous forme de monomères (γ-cristalline de type C, γ-cristalline de type D). Elles sont repliées sur elle-mêmes, ce qui leur confère une structure très compacte. Exprimées au début de l'embryogénèse, elles sont concentrées dans le noyau cristallinien. De ce fait, les anomalies portant sur les gènes des γ-cristallines causent surtout des cataractes de type nucléaire ou zonulaire. Les gènes CRYGC et CRYGD qui codent respectivement pour les cristallines de type C et D sont tous deux localisés sur le bras long du chromosome 2 (2q33-q35). Actuellement, 2 mutations sont décrites dans le gène CRYGC et 3 dans le gène CRYGD (tableau I). Les mécanismes qui amènent à la précipitation de la protéine mutée sont variés. Un changement de conformation et une déstabilisation ont été montrés pour la protéine CRYGC mutée (T5P) [12]. Une polymérisation protéique peut se produire par création de ponts disulfures anormaux (mutation R14C dans le gène CRYGD) [13], [14], mais il peut s'agir également d'une altération du repliement de la protéine consécutive à la substitution d'un acide aminé. Ce mécanisme serait en cause dans les cataractes liées aux mutations R58H et R36S décrites dans le gène CRYGD [3], [15]. Il est d'ailleurs prouvé in vitro que les deux protéines mutées R58H et R36S cristallisent bien avant d'atteindre les concentrations physiologiques [16]. In vivo , une étude macroscopique pratiquée après chirurgie de cataracte d'un enfant de 5 ans porteur de la mutation R36S montre la présence au sein du cristallin de cristaux prismatiques biréfringents et polychromatiques. Une étude en spectrométrie de masse pratiquée sur ce même cristallin démontre que la perte de la charge positive (portée par l'arginine 36) change l'orientation de la γ-cristalline et provoque la formation de cristaux par précipitation protéique.

Les cristallines, protéines majeures du cristallin, présentes à des concentrations supérieures à 450 mg/ml, sont des protéines très stables. Elles jouent un rôle clé dans la transparence du cristallin du fait de la régularité de leur structure et de leur agencement. Par leur activité « chaperone-like », elles empêchent la précipitation des protéines altérées (oxydation, lumière). Elles participent également au maintien de l'architecture intracellulaire par le biais de leurs interactions avec les filaments d'actine, la tubuline et d'autres protéines du cytosquelette. Le nombre grandissant de mutations des cristallines retrouvées dans les cataractes héréditaires confirme l'importance de ces protéines dans l'homéostase cristallinienne.

Les connexines

La transparence cristallinienne nécessite un bon agencement des cristallines concentrées dans les fibres cristalliniennes mais repose aussi sur des échanges intercellulaires réguliers à l'intérieur du cristallin. Cette communication est possible par le biais de canaux intercellulaires formés par les connexines. Ces protéines sont les constituants élémentaires des jonctions intercellulaires de type « gap » et permettent un échange d'ions et de métabolites entre deux cellules voisines. Ces échanges sont particulièrement importants à l'intérieur du cristallin qui est un organe strictement avasculaire. Les connexines se rassemblent par groupe de six dans un compartiment distal de l'appareil de Golgi pour former un connexon, structure tubulaire creuse. Lors de la fusion des vésicules de l'appareil de Golgi avec la membrane plasmique, les connexons sont incorporés au sein de la membrane plasmique et traversent la bicouche lipidique. Chaque connexon forme un hémi-canal, la jonction cellulaire étant établie par l'union des connexons de deux cellules voisines (fig. 4). Les connexons, qui peuvent être composés de connexines différentes (connexons hétérologues) ou identiques (connexons homologues), sont liés par des interactions hydrophobes qui isolent le canal jonctionnel de l'espace intercellulaire. Ces canaux permettent l'échange (par gradient électrochimique) des ions, des petites protéines et de certaines molécules endogènes (acides aminés, nucléotides, glucose-6-phosphate).

Les connexines ont une distribution quasi ubiquitaire et leurs fonctions sont multiples. Elles sont exprimées dans les cellules du cristallin mais aussi dans d'autres types cellulaires comme les cellules cochléaires, les cellules de Schwann ou les cellules épidermiques et sont donc présentes dans divers organes [17]. Dans le tissu nerveux et musculaire, elles sont indispensables à la transmission et à la synchronisation des signaux électriques. Dans l'utérus, le couplage jonctionnel permet une contraction synchrone des cellules musculaires lisses lors de l'accouchement. Enfin, le couplage jonctionnel est impliqué au sein de certains épithéliums sécréteurs dans la synthèse, le stockage et la libération des produits de sécrétion (synthèse et sécrétion de l'insuline par les cellules ß du pancréas endocrine, sécrétion d'amylase par les cellules acineuses du pancréas exocrine).

Des mutations des connexines sont impliquées dans la cataracte congénitale ainsi que dans diverses pathologies héréditaires résumées dans le (tableau II).

Les connexines en cause dans la cataracte congénitale sont la connexine 46 et la connexine 50. Elles sont majoritairement exprimées dans le cristallin et jouent un rôle primordial dans l'homéostase cristallinienne.

Le gène de la connexine 50 (CX50 ou GJA8), qui code pour une protéine de 432 acides aminés, est localisé au niveau du bras long du chromosome 1 (1q21.1). La première mutation (P88S) décrite dans ce gène est une mutation ponctuelle survenant dans une portion très conservée du gène [18]. Cette mutation, qui touche un domaine protéique intervenant dans l'ouverture et la fermeture du canal jonctionnel, est responsable d'une cataracte zonulaire. Des études menées in vitro sur des cellules de Xenopus laevis montrent qu'une cellule qui exprime cette mutation (P88S) ne peut établir de jonction avec une cellule voisine exprimant une connexine 50 normale. De plus, la présence d'une seule connexine mutée au sein d'un connexon suffit à perturber le fonctionnement du canal jonctionnel. Ce fait explique le mode de transmission dominant des pathologies reposant sur la mutation à l'état hétérozygote d'une connexine, mutation dite à effet dominant négatif. Une seconde mutation a été retrouvée sur le gène CX50 dans une famille pakistanaise dont les sujets malades étaient porteurs d'une cataracte zonulaire [19]. Cette mutation (Q48K) altère un domaine protéique qui joue un rôle clé dans l'interaction connexon-connexon. Enfin, une troisième mutation sur le gène CX50 (I247M) a été retrouvée dernièrement dans une famille russe. Cette dernière était responsable d'une cataracte de type zonulaire [20].

Le gène de la connexine 46 (CX46 ou GJA3) est localisé sur le chromosome 13 (13q11-q13). Les trois mutations actuellement répertoriées causent une cataracte dont le phénotype est similaire à celui observé avec les mutations de la connexine 50 [21], [22]. Il a été montré que les deux connexines 46 mutées N63S et 1137insC ne sont pas incorporées lors de la formation des connexons.

Les canaux intercellulaires formés par les connexines sont indispensables pour permettre une communication entre les fibres cellulaires du cristallin. De plus, ils permettent aux cellules internes d'avoir accès à différents métabolites absorbés à partir de l'humeur aqueuse. Les mutations survenant dans les gènes des connexines 50 et 46 entraînent de profondes perturbations des échanges intercellulaires, en particulier des ions calcium. L'accumulation de ces ions dans la cellule induirait en effet une augmentation de la protéolyse des cristallines conduisant à leur agrégation [23].

La protéine MP26

La protéine nommée MP26 ou MIP (major intrinsic protein) est une protéine membre de la famille des aquaporines. Elle s'intègre sous la forme de tétramères au sein de la membrane cellulaire où elle compose plus de 80 % des protéines de membrane des cellules cristalliniennes. Son rôle principal est de permettre le transport sélectif des molécules d'eau à travers la membrane plasmique. L'expression de cette protéine débute dès le début de l'embryogénèse cristallinienne et se poursuit après la naissance dans les fibres secondaires participant à l'élaboration du cortex. Par conséquent, une mutation survenant dans le gène codant pour cette protéine (gène MP26) peut causer une cataracte dont la présentation peut être aussi bien nucléaire que corticale. À l'heure actuelle, deux mutations de ce gène ont été trouvées dans deux familles présentant des phénotypes différents [24]. Dans la première famille, les sujets atteints (porteurs de la mutation T138R) présentaient une cataracte progressive de type zonulaire avec composante polaire antérieure et postérieure, tandis que dans la deuxième famille, une autre mutation dans ce même gène MP26 (mutation E134G) était liée à une cataracte zonulaire isolée et stable dans le temps. Ces deux mutations sont des mutations faux-sens. Des travaux expérimentaux ont été réalisés sur des oocytes de Xenopus laevis et ont consisté à exprimer dans ces cellules d'une part le gène de la protéine MP26 et d'autre part les deux mutations T138R et E134G. Il résulte de cette étude que les membranes cellulaires des cellules exprimant la protéine normale sont trois fois plus perméables à l'eau que les membranes des cellules exprimant les protéines mutées. L'hypothèse avancée est donc que ces mutations provoqueraient une modification de la teneur en eau des fibres cristalliniennes et conduiraient à la perte de solubilité des cristallines et à l'apparition de la cataracte.

La protéine BSFP2

Il s'agit d'une protéine faisant partie de la famille des filaments intermédiaires qui composent le cytosquelette. L'expression de cette protéine serait réduite aux fibres cristalliniennes et sa fonction précise au sein du cristallin demeure inconnue. Deux mutations dans le gène codant pour cette protéine (localisé sur le chromosome 3) ont été répertoriées à ce jour dans deux familles différentes (tableau I). La première (mutation R287W) concerne une cataracte nucléaire et suturale à début juvénile [25]; la seconde (ΔE233) est une délétion d'un résidu très conservé (parmi les protéines BSFP2 de nombreuses espèces mais aussi parmi les 24 autres protéines humaines jouant le rôle de filament intermédiaire). Cette mutation, qui touche donc un acide aminé essentiel pour la structure et la fonction de la protéine, est responsable cliniquement d'une cataracte corticale et sous-capsulaire postérieure dominante [26].

Mutations dans la séquence IRE du gène L-ferritine

La ferritine est une protéine ubiquitaire présente dans toutes les cellules de l'organisme. Sa fonction est d'assurer un stockage du fer. À l'état normal, la synthèse de la ferritine est régulée par l'interaction d'une protéine cytoplasmique, l'IRP (iron regulatory protein), avec l'IRE (iron responsive element) qui est une séquence nucléotidique de l'ARN messager codant pour la synthèse de ferritine. Dans les conditions normales, la haute affinité de l'IRP pour l'IRE résulte en une inhibition de la synthèse de ferritine. En cas d'excès de fer, une modification de la conformation de l'IRP aboutit à une diminution de son affinité pour l'IRE, entraînant une production accrue de ferritine [27]. Lorsqu'une mutation affecte l'IRE du gène L-ferritine, l'affinité de l'IRE pour l'IRP est fortement perturbée, résultant en une production accrue de ferritine malgré un stock de fer normal. Du fait d'une activité catabolique très faible dans le cristallin, l'accumulation de L-ferritine serait responsable d'un stress oxydatif et d'une perturbation de l'équilibre entre les protéines solubles. La cataracte associée à l'hyperferritinémie ne s'associe pas à d'autres malformations oculaires. Elle apparaît dès le plus jeune âge et se présente sous la forme de fines opacités radiaires de couleur orangée. Plusieurs mutations affectant l'IRE du gène L-ferritine ont été décrites depuis les premiers travaux de Beaumont et al. [28].

Gènes codant pour des facteurs de transcription

Le gène CHX10 code pour un facteur de transcription essentiel au développement de l'oeil. Les souris dépourvues de ce gène à l'état homozygote développent une cataracte avec microphtalmie. Chez l'homme, il est prouvé depuis peu que des mutations survenant dans ce gène (mutations R200Q et R200P) peuvent causer une cataracte de transmission récessive s'accompagnant de microphtalmie et de colobome irien [29].

Récemment, il a été montré qu'une mutation survenant dans le gène MAF, qui code pour un autre facteur de transcription, était responsable chez les sujets atteints d'un phénotype qui associait également une cataracte, une microphtalmie et un colobome irien [30].

AUTRES LOCALISATIONS LIÉES À LA CATARACTE CONGÉNITALE

À ce jour, plusieurs gènes ont été précisés dans la cataracte congénitale, mais dans bien des cas, seuls des locis sont connus [31], [32], [33], [34], [35], [36], [37], [38]. Pour ces localisations, il existe tout au plus des gènes candidats, c'est-à-dire des gènes qui sont suspectés car comportant une fonction potentielle dans le développement de l'oeil.

CATARACTE JUVÉNILE HÉRÉDITAIRE NON SYNDROMIQUE

Parmi les mutations connues, certaines s'accompagnent d'un phénotype dans lequel les opacités cristalliniennes apparaissent dans les premières années et se complètent secondairement pendant l'enfance. Les présentations cliniques sont variables : opacités des sutures [25], [36], cataractes polaires postérieures [37], [38], cataractes céruléennes [11], [13], cataractes zonulaires [24], opacités radiaires orangées [28]. Les mutations responsables concernent différentes protéines du cristallin (ßB2-cristalline, γD-cristalline, BSFP2, MP26 ou L-ferritine) et se transmettent sur le mode autosomique dominant. L'apparition retardée des opacités cristalliniennes est actuellement mal expliquée. Elle pourrait être liée à la poursuite de l'expression de la protéine mutée après la naissance dans les fibres cristalliniennes secondaires [24].

CONCLUSION

La cataracte congénitale se caractérise par une opacification du cristallin présente dès la naissance ou évoluant pendant les premières années de la vie. Elle est d'origine héréditaire dans 30 % des cas et se caractérise par une hétérogénéité génétique et phénotypique. Dans la plupart des cas la transmission s'effectue sur le mode autosomique dominant.

L'intégrité et le bon fonctionnement du cristallin, organe hyperspécialisé et avasculaire, sont étroitement liés à l'agencement régulier des fibres cristalliniennes, à la stabilité des protéines intracellulaires solubles (cristallines) et au maintien des échanges intercellulaires grâce aux protéines transmembranaires (connexines, aquaporines) [39].

À ce jour, les mutations décrites dans la cataracte congénitale concernent 13 gènes différents dont la majorité codent pour les cristallines et les connexines. Les premières sont des protéines solubles présentes en forte concentration dans les fibres cristalliniennes, les secondes sont les constituants élémentaires des jonctions cellulaires de type gap. La plupart des opacités cristalliniennes sont consécutives à la précipitation des cristallines. Cette précipitation peut être directement secondaire à la synthèse d'une cristalline anormale (mutation dans un gène d'une cristalline) mais elle peut être aussi favorisée par des désordres ioniques liés à un dysfonctionnement des jonctions inter-cellulaires (mutation dans un gène d'une connexine).

Les progrès récents de la biologie moléculaire ont ainsi permis d'identifier plusieurs gènes et de préciser l'organisation protéique du cristallin. Ces travaux ont apporté une meilleure compréhension des mécanismes en jeu dans la formation des opacités cristalliniennes.

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